Issus des cités, ils ont lancé leur start-up (et ça marche)
Management - jeudi 17 janvier 2019

Quand on vient d’un quartier périphérique d’une grande ville, lancer une start-up n’est pas de tout repos. Mais le potentiel est grand et les succès éloquents.

« Ma propre banque m’a viré comme un malpropre”. À l’époque où il était entrepreneur, Moussa Camara, le fondateur des Déterminés, une association accompagnant les jeunes des quartiers populaires et de milieux ruraux à créer leur entreprise, a pris en pleine figure les préjugés des institutions financières à l’égard des gamins des cités. Originaire de Cergy Pontoise (dans le Val-d’Oise), il a alors 21 ans. M.A Services, sa société (de télécom), a besoin d’un compte en banque. Alors, il va frapper à la porte de quatre établissements. À chaque fois, la réception est chaotique. On lui dit non. Finalement, l’un d’eux accepte de lui ouvrir un compte professionnel en échange de la création d’un compte personnel.

L’histoire de Moussa est symptomatique de ce que vivent les entrepreneurs et les entrepreneuses originaires des quartiers dits “sensibles”. L’argent ne coule pas à flot et, là plus qu’ailleurs, il est très difficile d’en lever. D’ailleurs 23% d’entre eux seulement ont obtenu un prêt, contre 47% pour ceux situés en dehors, selon une étude de BpiFrance et de Terra Nova. « L’apport en fond propre initial est devenu un vrai sujet dans les zones sensibles. L’accès au crédit et aux financements implique une relation de confiance. Or, les a priori et les réflexes discriminants rendent celle-ci plus difficile à obtenir pour ces créateurs », déplore Sophie Jalabert, la déléguée générale du réseau d’accompagnement BGE. À ce premier obstacle s’en ajoutent d’autres : l’absence de réseau, d’entregent et une connaissance parfois limitée de l’univers des start-ups. Malgré tout, et à force d’obstination, certains parviennent à surmonter les blocages et à créer des jeunes pousses florissantes. En voici les exemples les plus emblématiques.

« À l’époque, je candidatais auprès des cabinets conseils pour des postes d’assistant RH. J’ai envoyé des dizaines de CV sans jamais recevoir aucune réponse ». Las, il devient fonctionnaire mais très vite, quitte l’administration pour fonder, en 2007, sa société axée sur la valorisation des profils issus de la diversité auprès des employeurs et des chasseurs de têtes. Résultats, alors que les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur issus de banlieue connaissent deux fois plus le chômage que la moyenne nationale, ce pionnier en a aidé près de 6000 à trouver un emploi. Quarante sont même devenus ses propres collaborateurs. Joli parcours pour quelqu’un ayant grandi au milieu des cités de Bondy, dans le fameux 9-3, la Seine-Saint-Denis, le département français ayant le taux de pauvreté le plus élevé de la métropole.

Khelifa Bekkouche-Benziane, 41 ans, a lui été confronté au peu d’attirance des investisseurs pour les cités. Avec seulement un bac en poche, ce natif du quartier de la Belle de Mai, à Marseille, a effectué la première partie de sa carrière dans la fonction publique territoriale avant de se lancer, en 2017, dans l’entrepreneuriat. Fox Tripper, la start-up qu’il a cofondée, développe des applications pour les IFE (les petits écrans intégrés aux sièges dans les avions), dont l’une permet aux passagers d’organiser leur séjour depuis les airs. Seulement voilà, le peu de formation initiale cumulée au manque de réseau lui ont vite mis des bâtons dans les roues.

En trois mois, les vingt financeurs régionaux avec qui il était en contact lui ont tous reproché son manque d’expertise dans le secteur. « Plus de vingt ans après, on m’a aussi souvent demandé de justifier mon parcours scolaire ! Bref, on m’a fait comprendre que je n’appartenais pas à ce milieu », assure-t-il. Faute d’argent, l’entrepreneur des quartiers a bénéficié d’un heureux hasard (il en faut !) L’un des investisseurs sollicités lui confie que Guy Demel, un ancien international de football ivoirien est en train de développer une activité de business angel. Entre lui et l’ex-joueur du Red star, le feeling passe. Le sportif, habitué des longs trajets en avion, voit dans la proposition de Fox Tripper un business d’avenir (ce marché pourrait peser 30 milliards de dollars en 2035). Il vient d’investir 220 000 euros dans la start-up.

Outre l’argent, c’est aussi parfois la culture “business” qui fait défaut aux créateurs et aux créatrices des quartiers. « Un jour, en réécoutant un message que j’avais moi-même laissé sur le répondeur de mes parents, je me suis aperçu que j’avais des tics de langage qu’il me fallait gommer », raconte Karim Fadloun. A 32 ans, le jeune homme, qui a passé toute son enfance dans le quartier du Canal, à Courcouronnes, dans l’Essonne, vient de créer A2job, une start-up spécialiste du recrutement dans le secteur social. Pour améliorer son expression orale, il s’astreint donc à un travail personnel.

Et ce n’est pas tout. « Pour créer, il faut acquérir le vocabulaire et les mécanismes du milieu de l’entreprise », reprend Saïd Hammouche. L’année du lancement de Mozaïk Rh, en 2007, le chasseur de têtes des banlieues a passé du temps connecté à la plateforme internet CrossKnowledge et ses modules de e-learning en management, en culture digitale et en gestion pour affiner son business plan. Il a aussi suivi les formations gratuites de l’association Ashoka auprès des entrepreneurs sociaux. Bref, tout ce qui peut pallier d’éventuelles lacunes est bon à prendre.

Ainsi à Marseille, Khelifa Bekkouche-Benziane a sollicité une dizaine de proches pour l’aider à peaufiner le document de présentation de Fox Tripper. Un ami de son quartier, en poste dans un cabinet d’expertise comptable, s’est attelé à la relecture de ses prévisionnels de vente. « Une cousine de ma femme connaissant le marketing a revu mon argumentaire ; un voisin d’origine écossaise a corrigé ma version en anglais, etc. Sans ces coups de main, je n’aurais jamais réussi à terminer mon dossier ». « Dans les quartiers, la solidarité reste une valeur importante », affirme Guillaume Cairou, fondateur de Didaxis (portage salarial), auteur de l’ouvrage “Start-up république” (éditions Cherche Midi, 19 euros) et lui-même originaire du quartier du Val-Fourré, à Mantes-la-Jolie (dans les Yvelines).

Dernière faille dans la panoplie des créateurs de banlieue : « l’absence de modèles ou de mentors », constate Idir Ait Si Amer, 31 ans. Avec son parcours de premier de la classe, math sup-math Spé puis l’Ecole supérieur des travaux publics, le cofondateur de la plateforme numérique Tracktor (location d’engins de chantier), installée au Cargo, l’incubateur de la porte d’Aubervilliers, à Paris, vante la chance d’avoir eu sous les yeux des modèles. « Mon père a été artisan taxi, vendeur, commerçant. Mon oncle possède une entreprise de menuiserie-aluminium. Je les ai beaucoup observés en travaillant avec eux ». Avec des parents salariés, Alma Guirao n’a pas baigné dans l’entrepreneuriat. Mais très vite, la jeune femme s’est mise à fréquenter les événements gratuits ouverts aux créatrices de start-up.

Avec succès ! Au cours d’un networking organisé par Agregator, le club d’entrepreneurs de Marc Reeb (le cofondateur de Caramail puis de Viadeo), elle croise la route de Laurent Frankel, dirigeant de la société Nature et bien-être. Devenu son mentor, cet ex HEC la coache et lui ouvre son carnet d’adresses. Après une première levée de fonds de 400 000 euros réalisée auprès de business angels, la jeune femme prépare son deuxième tour de table. « L’écosystème doit encore être éduqué. Il faut que les financeurs apprennent à considérer ces créateurs avec bienveillance », insiste Sophie Jalabert à BGE. Ce réseau coordonne depuis dix ans le programme Talents des cités. C’est grâce à lui qu’Héloïse Poëy-Noguez, la créatrice de Solimobi, une application de copiétonnage, a rencontré son mentor, Gilles Hanauer, le directeur de BGE Paris-Ile-de-France. “Il a organisé des séances de simulation d’entretiens commerciaux et m’aidé à participer à des concours de pitchs. Grâce à lui, j’ai rencontré des responsables de Total, Safran, L’Oréal, etc ».

La jeune femme, habitante de Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis n’a pas encore réussi à décrocher de contrat mais elle a pu tester son argumentaire auprès d’eux. Une expérience unique qui l’a enrichie. Désormais, les entrepreneurs des quartiers peuvent enfin compter sur des figures locales bienveillantes. Avec les Déterminés, Moussa Camara organise des formations gratuites pour permettre à des jeunes entrepreneurs de monter leur entreprise. « Nous ne les sélectionnons pas sur leur diplôme ou l’état d’avancement de leur projet mais sur leur personnalité », assure-t-il. Son association, née en 2015, bénéficie, depuis, d’un partenariat avec le Medef, qui permet d’offrir aux créateurs un accès privilégié au réseau de l’organisation patronale. Comme quoi, il ne tient pas rigueur aux banquiers de lui avoir un jour claqué la porte au nez.

En chiffres :

– 1%. Le pourcentage de créateurs des cités financés par des business angels ou des fonds d’investissement.

– 73% des créateurs et des créatrices venus des quartiers sensibles ont au moins le niveau bac. (source : Bpi Le Lab, Terra Nova)

Saïd Hammouche – Mozaïk RH

Originaire de Bondy (93)

En onze ans, Mozaïk RH, son cabinet de recrutement a atteint 3 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le DRH des cités (il a placé 6000 candidats) s’est inspiré de sa propre expérience : plus jeune, ses candidatures ne recevaient jamais de réponse. La faute à son origine sociale : Saïd a grandi, à Bondy, en Seine-Saint-Denis.

CA : 3 millions € – 40 collaborateurs

 

Donia Souad Amamra, Meet my Mama

Originaire de St-Ouen-L’Aumône (95)

Née dans une cité au Nord-Ouest de Paris, et après être passée par Sciences Po et PWC, Donia a confondé (avec Loubna Ksibi et Youssef Oudahman) LA foodtech à la mode, celle que toutes les grosses boîtes convient à leurs banquets : depuis 2017 le succès des buffet concoctés par les cuisinières de Meet My Mama, ne fléchit pas. Rentable dès sa première prestation, la société compte aujourd’hui 250 clients.

CA : 700.000 € – 10 salariés

 

Alma Guirao, Citeazy

Originaire de Paris (75)

Citeazy est la deuxième start-up de cette parisienne ayant grandi dans une cité du 19ème arrondissement : il y a près de dix ans, elle avait lancé Dessinemoiunsoulier.com, une boutique de chaussures en ligne, elle a revendu ses parts depuis. Elle surfe aujourd’hui sur l’éco mobilité et s’appuie sur un mentor rencontré lors d’un networking.

CA : 200 000 € – 3 salariés

 

Nordine El Ouachim, Buro Station

Originaire de Montpellier (34)

Originaire du quartier de La Paillade, il monte sa première société à 21 ans. Dix-sept ans plus tard, cet autodidacte, spécialiste de l’immobilier professionnel, est à la tête de Bureaux & Co (coworking) et de Buro Station, créé en 2015 avec Anne Faverdin. Il s’agit d’une plateforme de colocation de bureaux pour les freelances. La start-up compte désormais 5 sites à Montpellier, Toulouse et Marseille.

CA : 2 millions € – 7 salariés

 

5.Idir Ait Si Amer, Tracktor

Originaire de Paris (75)

Lancée en mars 2016 avec deux associés, Laura Medji et Julien Mousseau, sa plateforme regroupant le parc de plusieurs loueurs d’engins de chantier compte 10.000 références et, avec des tarifs 30% moins chers que ceux de la concurrence, promet de faire un tabac sur un marché de près de 5 milliards d’euros. A suivre de près…

Levée : 700.000 € – 17 salariés

Mozaik RH 23, rue Yves Toudic 75010 PARIS
SIRET : 502 119 449 00069 APE 7010Z

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